Berliner Stoner


 

À l’heure des mutations sur canapé, des révolutions mondiales et des tweets meurtriers, rien de moins normal que le savoir-vivre. Pour nous, la génération des vautrés super-connectés, pléthore de spots existent dont Berlin est le village. Un village où petits et grands se croisent, et surtout défouraillent leur DA au détour d’une première, d’un club, d’un vernissage.

Tout est normal. "Berlin te change. La ville n’est pas choquante. De ses quartiers, d’est en ouest, tu fais ce que tu veux", confie l’illustrateur et photographe Damien ‘Elroy' Vignaux.

Vivre ici, “c’est comme aller à la fac” : tu peux, soit y laisser ta peau, soit y faire les plus belles rencontres de ta carrière. Elroy est un exemple. Il fait du shooting-photo, de l’animation 3D, de la musique avec Oblast, de la direction artistique avec Neopren… Ce Toulousain est venu trouver l’inspiration, comme tant d’autres.

"Au début des années 2000, on digérait encore les années 90 et la suprématie du street-art. Mais aujourd’hui, ce dernier se mêle à la sérigraphie", explique Tom Singier, galeriste à Berlin depuis 9 ans. Des artistes post-graffiti ont pris du galon mais, à leurs débuts, Evol ou Damien Tran avaient cette démarche qui convoquait les motifs de la rue, les textures un peu trash et colorées.

Tout ça est normal. La ville change. Des ateliers disparaissent, comme le Fleischerei, l’Ibisch. D’autres lieux ferment les yeux en quelque sorte, comme le RAV. Du jour au lendemain, certains "jettent des artistes payés une misère pour en inviter d’autres, et je ne vois ça nulle part ailleurs", confie Tom.

Berlin révolutionne encore un peu : tout se crée, tout se transforme. La question de l’identité ne se pose pas car ce qui frappe, c’est "le brassage de toutes les disciplines, de toutes les cultures", ajoute Elroy. Il se passe ici, plus que jamais, le quart d’heure fatidique avant le curée des promoteurs. Un ancien étage de bureaux se mue en surface d’exposition, en plein coeur de Mitte. Cette galerie MADE, financée par Absolut Vodka, y organise des performances croisées : un chorégraphe et un peintre par exemple, unis le temps d’une soirée, expriment leur passion cachée ou leur talon d’Achille. "C’est un peu l’usine à rêves", raconte Philip Gaedicke, le co-curateur.

La cote d’amour perdure à petits bonds et "nourrit bien sûr le confort et l’affiche de complaisance". Alors, y a-t-il encore une place et du temps pour le contre-pied ? Personnellement, "la gentrification d’aujourd’hui et l”arm aber sexy d’autrefois m’inspirent”, résume Tom.

À présent, le prix des loyers peut devenir objet sociologique, comme à Paris. Sa hausse détermine le coût des résidences, la vivacité et la teneur des départs et des arrivées. Qui rêve de Berlin et qui peut s’y installer ? La réponse évolue. "Il y a 5 ans, quand je payais encore 120 euros par mois, les artistes pouvaient se consacrer à leur travail sans chercher à vendre comme une fin en soi". Mais le fait est que "le fric est réinjecté dans un sens".

La profusion de galeries d’expositions cache une forêt de convoitises et de racines grimpantes. Culturellement, ça veut dire quelque chose. Tout est recentré et méta-culturel. Berlin est endettée, donc Berlin lâche du lest.

A contrario, des formes de résistance créative maintiennent la proximité. Collaborer, s’entraider, s’animer, c’est le credo du Kotti-Shop. Serrée entre un kebab et une poissonnerie, sa vitrine éblouit les âmes voisines, comme un phare guide les navires égarés. Dans l’un des derniers bastions turcs de la ville, elle reçoit ateliers, réunions mais surtout productions “Do It Yourself”. Son imprimante chauffe pour des travaux d’envergure à la fois typographique et ludique.

Même esprit dans la galerie de Tom Singier, SERIGRAFFEUR qui promeut l’estampe contemporaine. Ouverte en mars 2012, elle recèle déjà une bonne collection d’affiches, cartes, livres auto-produits. Des vernissages, une à deux fois par mois, sont l’occasion d’accueillir des performances, des concerts et, ainsi, de pérenniser un penchant décomplexé pour la “transmédiale”.

Romain Vieillé
credits photo © Ben de Biel


Il y a toujours ce moment gênant où, quand on écoute Sébastien Tellier, ses vagues de cordes, l’écume de ses mots d’amour, on se dit qu’on ne vit pas la belle époque, qu’on n’aime pas les bonnes personnes, qu’on aurait mieux fait de goûter ce scone à la mangue, de ne pas seulement lustrer la Peugeot 504 du voisin avant de mourir et de renaître.

C’est le problème avec ces foutues paroles soufflées entre deux courants d’air, entre deux vents contraires. C’est la Divine et puis soudain, la Violence. Des bruits fauves, des toiles ébouriffées de Gauguin, des allures de longs poils nous embuent les yeux.

Triste et encordé, le bougre joue avec nos nerfs de boeuf. Avec lui, on se reprend à écrire notre enfance, à creuser nos caboches pour dégoter le souvenir, le seul qui les résumera tous. Il nous tend un fil, les bras collés au corps et à la barbe. Il nous promet la fin des crises.

Il y a toujours ce moment où ma main me dit que les gants de cuir sont trop courts, les masses trop râpeuses, les métaux trop poisseux. Non pas que je préfère les étincelles et les mailles de fer oxydé, mais la vie d’adulte se porte bien quand on vit un peu du mysticisme. Il nous poursuit jusqu’à la réussite, jusqu’à ces nuits qui ne connaissent pas le temps.

De l’Aventura à la Confection, les bâtisses ne connaissent pas davantage le gros oeuvre. Tellier, ce maçon depuis des lustres, a vaincu la douleur. Alors, sa finesse n’est plus un détail, c’est un art d’aimer. C’est un art toujours naissant.

Aimer sa tribu, aimer l’esthétique, aimer son enfant, aimer l’étranger. Chaque album donne du grain à moudre. De la verveine à frotter ou de l’ortie pour les plants de tomates. Un barbu grandit sous nos yeux.

Romain Vieillé
crédits photo © Jean-Baptiste Mondino